A partir d'un rapport édité par la Comisión de la Verdad y Reconciliación, j'ai essayé de faire un résumé clair et concis (dans la mesure du posible) de la guérilla qui a saccagé le Pérou vingt années durant, et qui aujourd'hui encore reste un traumatisme dans bien des esprits, et particulièrement dans la région d'Ayacucho, la plus touchée.
La guerre a opposé les Forces Armées et la Police à deux groupes subversifs : le Sentier Lumineux (d'obédience maoïste) et, à partir de 1984, le Movimiento Revolucionario Tupac Amaru (MRTA, d'obédience guévarriste) ; deux groupes luttant pour instaurer un nouvel ordre social, économique et politique... avec des méthodes extrêmement violentes. Ce à quoi les Forces Armées, autrement dit les militaires, ont répondu par... la violence.
Un petit mot sur le contexte d'avant-guerre : entre 1977 et 1979, le Pérou a connu une période de très forte agitation sociale, marquée notamment par la plus grande grève de l'histoire du pays. Mais en 1979, le pays adoptait une nouvelle Constitution signifiant le retour à la démocratie après douze années de gouvernement militaire. Fernando Belaunde Terry arrivait alors au pouvoir.
C'est pourtant à ce moment là, en mai 1980, que le Sentier Lumineux a lançé sa guerre populaire.
Il a fallu attendre la fin des années 80 pour que le conflit armé devienne le thème central dans la presse nationale ; il y avait pourtant déjà bien longtemps que la destruction et la douleur s'étaient installées dans les recoins et les localités ignorées des Andes centrales et du Sud.
Il faut dire que les villes, et notamment Lima, n'étaient pas au centre du conflit ; les premiers actes de violence qui s'y sont déroulés ont logiquement eu un grand écho dans l'opinion publique, alors que les régions reculées et les plus pauvres du pays, à savoir Ayacucho, Junín, Huanuco, Huancavelica, Apurimac et San Martín ont comptabilisées au final 85% des victimes de la violence armée (près de 70 000 morts ou disparus au total).
Dans ces régions reculées, les militants du Sentier Lumineux ont réussi à faire accepter à une partie de la population une fausse idée de changement en s'appuyant sur son insatisfaction dûe à la pauvreté. La population avait en effet à faire face quotidiennement aux manques d'eau, de lumière, d'écoles, de postes médicaux, d'hôpitaux, de justice, de forces de l'ordre... Et d'autres furent recrutés par la force.
La Commission de la Vérité a divisé ces vingt années de guerre en cinq périodes distinctes :
- 80-82 : le début de la violence armée ;
- 83-86 : l'arrivée des Forces Armées ;
- 86-89 : d'Ayacucho au Pérou entier ;
- 89-92 : crise extrême ;
- 92-2000 : la fin du terrorisme et le début de l'autoritarisme
1) Le début de la violence armée : 80-82
Nous avons en tête le contexte : Belaunde fraîchement élu, retour à la démocratie, et pourtant, première action armée du Sentier Lumineux en 1980 ; début de la guerre populaire contre l'Etat péruvien, et bientôt contre la population civile. Mais jusqu'à l'année 1982, le gouvernement de Belaunde a cru qu'il s'agissait d'un jeu politique de la part de l'opposition et n'y a accordé que peu d'importance... En 1982, il apparut clairement que la Police était dépassée par les évènements. En décembre, Belaunde envoya les Forces Armées à Ayacucho pour rétablir l'ordre. Les morts se comptaient déjà par centaines, parmis lesquels une majorité de dirigeants locaux.
2) L'arrivée des Forces Armées : 83-86
A partir de 1983, le Gouvernement installa des commandos politico-militaires dans plusieurs départements du centre et du sud du pays. Il les chargea de lutter contre la subversion et leur délégua des tâches et des responsabilités de contrôle politique dans les localités déclarées en situation d'urgence. De son côté, le Sentier Lumineux organisait son Exercice Guerrier Populaire. Il réalisa des attaques contre des postes de police et des embuscades aux patrouilles militaires. Ces actions s'ajoutaient aux assassinats des dirigeants et des autorités ainsi qu'à des persécutions feroces contre les campagnards. Tous les jour plus de morts, et le terme de massacre commençait à apparaître quotidiennement dans les journaux.
Le pouvoir militaire n'était pas bien préparé pour ce combat et ne connaissait pas bien les senderistas : ni leur pensée maoïste, ni leur forme de lutte. Il avait l'ordre d'en finir rapidement avec le conflit ; ainsi les morts, les disparitions et les autres violations des droits de l'Homme furent considérés comme des coûts nécessaires. Les militaires qualifièrent certains endroits de zones rouges, et y tuèrent tous les suspects sans chercher à en savoir plus.
En 1984 apparut une nouvelle organisation subversive : le Movimiento Revolucionario Túpac Amaru (MRTA). Il combinait grèves, attaques armées et sequestrations dans les villes avec embuscades et organisa des camps paramilitaires dans les campagnes. Utilisant des uniformes et revendiquant ses actions, à la différence du Sentier Lumineux. Dans les dernières années du conflit, le MRTA a été responsable de nombreux crimes, notamment la séquestration d'entrepreneurs de qui il exigeait de l'argent pour financer ses actions. A l'instar du Sentier Lumineux, le MRTA a finit par réaliser des assassinats sur des personnes qui n'avaient strictement rien à voir avec le Gouvernement.
Avec l'arrivée de Alan Garcia à la présidence, en 1985, le Gouvernement a changé de stratégie. Les violations des droits de l'Homme par les forces armées furent critiquées pour la première fois. La commission de la Paix fut créée. Le Gouvernent essaya de vaincre les groupes subversifs en instaurant des politiques de développement dans les régions les plus pauvres. Les forces armées eurent quelques succès et il semblait que la guérilla était sous contrôle.
Cependant, au cours de l'année 1986 les actions du Sentier Lumineux s'intensifièrent et s'étendirent à d'autres zones du pays. Les politiques sociales et de développement du gouvernement s'accompagnèrent de politiques de militarisation du conflit armé. La situation en arriva à un point extrême avec le massacre de 200 détenus par les Forces Armées dans une prison de Lima, le Fronton.
3) D'Ayacucho au Pérou entier : 1986-1989
Le gouvernement d'Alan Garcia, en essayant de changer les manières de combattre le terrorisme, a on l'a dit créé des mesures favorables pour les secteurs les plus pauvres et les plus exclus. Mais le pays s'enlisa bientôt dans une dure crise sociale et économique. Les prix des produits augmentaient tous les jours. Les attentats étaient de plus en plus violents et les rues de plus en plus dangereuses. Tout allait mal de nouveau.
Le Sentier Lumineux se sentit fort et commença à sortir des frontières d'Ayacucho. Il s'organisa progressivement dans les départements de Junin, Pasco et Puno, ainsi que dans le nord de Huancavelica et à Huallaga. Sa guerre populaire s'étendit donc dans les campagnes tandis qu'il continuait à semer la terreur dans les villes. Plus tard, les régions de Huanuco, San Martin, Ucayali et une partie de Loreto furent à leur tour touchées.
Les Senderistas commencèrent les assassinats sélectifs de personnalités et de dirigeants, parmis lesquels le dirigeant apriste (du parti d'A. Garcia) Rodrigo Franco. Ce dernier a été tué par un groupe paramilitaire qui selon plusieurs sources aurait été lié à Agustin Mantilla...le ministre de l'Intérieur.
Après le massacre du Frontón, le Sentier Lumineux commença donc une étape d'extension de sa guerre populaire. Dans les zones urbaines, et particulièrement à Lima, il opta pour une politique d'assassinats sélectifs de dirigeants pour semer la terreur et pour affaiblir le gouvernement. Parallèlement, le MRTA créa un front guerrier dans le département de San Martin (Amazonie, nord du pays).
L'attaque de la base de police de Uchiza, en mars 1989, a été l'une des plus grandes opérations militaires realisées par le Sentier Lumineux en alliance avec les narcotrafiquants. Le Gouvernement et Alan Garcia, impuissants, affaiblirent encore plus leur propre image.
Face à la violence des groupes subversifs, le gouvernement se montra en effet incapable de protéger la population. A vrai dire, il semble que la violence surprit tout le monde, y compris les forces de l'ordre, qui au début durent travailler dans de mauvaises conditions, sans entraînement adapté et en sous-effectif. Cependant, les violations des droits de l'Homme par des membres des forces de l'ordre ne doivent pas être négligées, ni oubliées.
C'est seulement en 1989 que les Forces Armées établirent une véritable stratégie contre-subversive, en distinguant trois types de population : les amis, les neutres et les ennemis. Un groupe chargé d'éliminer les ennemis fut créé, engendrant encore plus de violence.
4) Crise extrême : 1989-1992
Les groupes terroristes utilisèrent la crise sociale, économique et politique comme argument pour combattre l'Etat Péruvien et pour justifier leurs actes de violence.
Le MRTA, pour répondre à l'arrestation de son principal dirigeant, Victor Polay Campo, décida de réaliser une grande opération militaire à Tarma, dans la Sierra centrale. L'action se termina en déroute, après un affrontement avec les militaires à Jauja. Plusieurs mois après, le MRTA tua le general López Albújar en guise de représaille.
Cette même année eurent lieu les élections municipales et regionales. Malgré les menaces des groupes subversifs, la population pu dans sa majorité exprimer son exigence de paix et de démocratie.
Arrivé à la Présidence, Alberto Fujimori fit de la lutte contre la subversión le centre de son plan de gouvernement. Le Sentier avançait fortement dans les villes. Le MRTA essaya de forcer le gouvernement à dialoguer, en séquestrant un député.
Dans ce contexte, Fujimori fit un coup d'Etat le 5 avril 1992, sans prendre en compte ni la loi ni la Constitution. Il créa une série de normes et de lois, donnant plus de pouvoir aux forces armées pour agir. Les violations des droits de l'Homme par des représentants de l'Etat continuèrent, notamment de la part du Groupe Molina, coupable de massacres à Barrios Altos (quartier du centre de Lima) et à La Cantuta (Université de Chosica). Ces opérations se déroulèrent à partir du début des années 90.
Les nouvelles lois donnaient un pouvoir sans limite au Service d'Intelligence Nationale (SIN).
Le Sentier Lumineux accélera son offensive contre la capitale : crimes, attentats, voiture piégées... ce qui accentua l'instabilité sociale et émotionnelle dans la population.
Dans ce contexte de crise extrême, les policiers des groupes spéciaux de lutte contre le terrorisme surprenèrent le pays en réalisant une série d'arrestations de dirigeants haut placés des groupes subversifs. Ces captures furent un élément fondamental de la déroute stratégique du terrorisme. Ainsi fut arrêté Abimael Guzman, le numéro 1 du Sentier Lumineux.
Le gouvernement de Fujimori maintint sa stratégie intégrale de force armée et créa de nouvelles lois pour la compléter.
5) La fin de la subversión et le début de l'autoritarisme : 1992-2000
Une fois Guzman arrêté, le Sentier Lumineux commença à se diviser et à s'affaiblir. Fujimori fit de son succès dans la lutte contre le terrorisme sa principale source de popularité.
En octobre 1993, depuis sa prison de Callao et après des conversations avec les dirigeants senderistas permises par Vladimiro Montesinos, Guzman proposa de signer un Accord de paix avec le Gouvernement. Ce geste augmenta encore la popularité du gouvernement de Fujimori, et la nouvelle Constitution de 1993 fut approuvée par référendum.
Les dénonciations des violations des droits de l'Homme se firent plus pressantes avec la découverte des fosses de la Cantuta en juillet 1993. Le gouvernement de Fujimori n'assuma pas ses responsabilités et discrédibilisa moralement les dénonciateurs afin de ne pas avoir à reconnaître leur droit à faire des recherches sur ce qui s'était passé.
Le Service d'Intelligence Nacional, dirigé par Vladimiro Montesinos, devînt le principal appareil gouvernemental de lutte antisubversive, avant de devenir un centre de corruption.
S'ensuivirent des changements et des lois qui affectèrent l'Etat de droit. Notamment la Loi d'Amnistie de 1995, qui garantissait l'impunité à tout membre du gouvernement impliqué dans des violations des droits de l'Homme.
Le MRTA continua ses actions armées à San Martin. Depuis la capture de son dirigeant principal, Victor Polay Campos, ses membres étaient dirigés par Nestor Cerpa Cartolini. Il prit la ville de Moyobamba et essaya de développer des groupes organisés de guérilla dans les villes. En 1995, les forces de l'ordre empêchèrent la prise du Congrès, mais en 1996 le MRTA envahit la résidence de l'ambassadeur du Japon qui donnait une fête...
Les dernières actions de grande importance du conflit armé se terminèrent en succès gouvernementaux, à l'instar de cette prise de la résidence de l'ambassadeur du Japon. Parallèlement, en juillet 1999, Oscar Ramírez Durand, qui était considéré comme le successeur de Guzman, fut arrêté. Ces deux faits augmentèrent encore la popularité de Fujimori.
Malgré le contrôle de la situation, Fujimori décida de maintenir l'état d'urgence dans plusieurs départements, pour détourner l'attention de la guerre qui opposait le Pérou à l'Equateur pour des questions de frontière, et pour occulter un grand plan de corruption.
En termes stricts, la politique de pacification consista à maintenir en prison le plus possible de subversifs dans des conditions très dures mais sous sécurité maximale, et à isoler les groupes armés.